09/04/2017

Alexandre Civico • La peau, l'écorce

C’est un petit roman par la taille mais gros par sa force et sa densité. L’écriture est pleine de poésie, émaillée de belles surprises, nerveuse et en même temps chargée de sensualité.

Deux personnages constituent les centres respectifs de deux histoires imbriquées l’une l’autre. Celui qui est resté, celui qui est parti. Alternance ébouriffante : l’écorce et la peau, le sec/dur et le doux/tendre (mais à la fin on ne sait plus trop).

Au détour d’une page, un mot me saute aux yeux : « oxymore », c’est bien cela. Tout dans ce livre tend à mêler les inconciliables, et y parvient. Vertige. La mort omniprésente et les sens prodigieusement vivants, l’intemporalité de l’histoire et son extrême modernité, l’exotisme terriblement familier… (et vice-versa : quelle bonne idée que ce parti-pris fantastique !). Tiraillé entre tous ces opposés, le lecteur est dans une position inconfortable mais exaltante, entre écœurement et fascination, résignation et révolte, tendresse et rage.

Livre coup de poing qui est, sans aucune (im)posture pédagogique, un profond appel à refuser le monde qui se dessine actuellement sous nos yeux. « L'indécence d'un cri de joie à l'enterrement du monde ». J’en ai encore des frissons.

Difficile de poster ici un extrait sans avoir l’impression de gâcher la découverte. Alors je mets juste le(s) début(s) :

« L’écorce

Il faut laisser pousser la nuit. Il la faut bien noire. Enfouis sous la dune. Immobiles. Nous attendons. Pour l’instant, le soleil nous brûle. Rien à voir avec ces lueurs méridionales fluettes qu’on allait chercher, l’été, là-bas. Ici, l’astre te traque, tu es sa proie. Nous sommes sur les terres d’un Dieu de vengeance, chaque rayon est un glaive divin planté en travers de ton corps. La sueur coule dans les yeux se mélange au sable et à la poussière. Une boue acide fait grésiller les pupilles. (…)

La peau

J’ouvre les yeux, anxieux. Elle est là, juste en face de moi, endormie. Elle respire tranquillement, comme ça, comme si de rien n’était. Elle exhale un ronflement léger comme une brise, qui vient du nez. Un papillon. Son visage est apaisé et doux. Elle aura quatre ans aux prochains bourgeons. (...) »

Samuel Beckett • Poèmes

Superbe portrait de Beckett,
par Thibault Balahy
C’est un très court recueil (21 pages), suivi des Mirlitonnades. Les textes ont été écrits en français, de 1937 à 1949. Complétés, dans cette édition, par Comment dire, dernier texte écrit par Beckett en français en 1988.

Le début m’a surprise : il ouvre sur l’amour et l’érotisme. Âpre mais quand même : il y a l’absence, mais il y a la présence (« l’absence / au service de la présence »). Il y a l’azur, la pluie d’été, le « pur / amour ». Et même la chair, le corps qu'on devine entier (ça change des Jours heureux et autres Innommable), la sensualité, âpre, fragile, mais là quand même.

Très court moment cependant (trois pages). Puis vient le sang. Avec ce qui précède, j’ai hésité : sang de vie, peut-être ? La suite me détrompe : une tombe, une mouche (« sabrant l’azur »), la rage froide, l’oubli, la solitude obstinée, la lutte contre soi-même.
« Bon bon il est un pays
où l’oubli où pèse l’oubli
doucement sur les mondes innomés
là la tête on la tait la tête est muette
et on sait non on ne sait rien
le chant des bouches mortes meurt
sur la grève il a fait le voyage
il n’y a rien à pleurer

ma solitude je la connais allez je la connais mal
j’ai le temps c’est ce que je me dis j’ai le temps
mais quel temps os affamé le temps du chien
du ciel pâlissant sans cesse mon grain de ciel
du rayon qui grimpe ocellé tremblant
des microns des années ténèbres

vous voulez que j’aille de A à B je ne peux pas
je ne peux pas sortir je suis dans un pays sans traces
oui oui c’est une belle chose que vous avez là une bien belle chose
qu’est-ce que c’est ne me posez plus de questions
spirale poussière d’instants qu’est-ce que c’est le même
le calme l’amour la haine le calme le calme »

Au final, les ténèbres gagnent. Et pour survivre, la folie. Ce n’est vraiment pas gai mais c'est bouleversant. Et j'ai trouvé le choix éditorial de cette composition (édition de 1992) très intéressant (notamment l'ajout, en fin de recueil, de Comment dire).

20/04/2015

René Daumal • La guerre sainte


Je vais faire un poème sur la guerre. Ce ne sera peut-être pas un vrai poème, mais ce sera sur une vraie guerre.

Ce ne sera pas un vrai poème, parce que le vrai poète, s'il était ici, et si le bruit se répandait parmi la foule qu'il allât parler - alors un grand silence se ferait, un lourd silence d'abord se gonflerait, un silence gros de mille tonnerres.

Visible, nous le verrions, le poète et voyant, il nous verrait ; et nous pâlirions dans nos pauvres ombres, nous lui en voudrions d'être si réel, nous les malingres, nous les gênés, nous les tout-chose.

Il serait ici, plein à craquer des multitudes des ennemis qu'il contient ‒ car il les contient, et les contente quand il veut ‒ incandescent de douleur et de sacrée tranquille comme un artificier, dans le grand silence il ouvrirait un petit robinet, le tous petit robinet du moulin à paroles, et par là nous lâcherait un poème, un tel poème qu'on en deviendrait vert.

Ce que je vais faire ne sera pas un vrai poème poétique de poète, car si le mot « guerre » était dit dans un vrai poème ‒ alors la guerre, la vraie guerre dont parlerait le vrai poète, la guerre sans merci, la guerre sans compromis s'allumerait définitivement dans le dedans de nos cœurs.

Car dans un vrai poème les mots portent leurs choses.

Mais ce ne sera pas non plus discours philosophique. Car pour être philosophe, pour aimer la vérité plus que soi-même, il faut être mort à l'erreur, il faut avoir tué les traîtres complaisances du rêve et de l'illusion commode. Et cela, c'est le but et la fin de la guerre, et la guerre est à peine commencée, il y a encore des traîtres à démasquer.

Et ce ne sera pas non plus œuvre de science. Car pour être un savant, pour voir et aimer voir les choses telles qu'elles sont, il faut être soi-même, et aimer se voir, tel qu'on est. Il faut avoir brisé les miroirs menteurs, il faut avoir tué d'un regard impitoyable les fantômes insinuants. Et cela, c'est le but et la fin de la guerre, et la guerre est à peine commencée, il y a encore des masques à arracher.

Et ce ne sera pas non plus un chant enthousiaste. Car l'enthousiasme est stable quand le dieu s'est dressé, quand les ennemis ne sont plus que des forces sans formes, quand le tintamarre de guerre tinte à tout casser, et la guerre est à peine commencée, nous n'avons pas encore jeté au feu notre literie.

Ce ne sera pas non plus une invocation magique, car le magicien demande à son dieu « Fais ce qui me plaît », et il refuse de faire la guerre à son pire ennemi, si l'ennemi lui plaît et pourtant ce ne sera pas davantage une prière de croyant, car le croyant demande à son Dieu : « Fais ce que tu veux », et pour cela il a dû mettre le fer et le feu dans les entrailles de son plus cher ennemi ‒ ce qui est le fait de la guerre, et la guerre est à peine commencée.

Ce sera un peu de tout cela, un peu d'espoir et d'effort vers tout cela, et ce sera aussi un peu un appel aux armes. Un appel que le jeu des échos pourra me renvoyer, et que peut-être d'autres entendront.

Vous devinez maintenant de quelle guerre je veux parler.

Des autres guerre ‒ de celles que l'on subit ‒ je ne parlerai pas. Si j'en parlais, ce serait de la littérature ordinaire, un substitut, un à-défaut, une excuse. Comme il m'est arrivé d'employer le mot « terrible » alors que je n'avais pas la chair de poule. Comme j'ai employé l'expression « crever de faim » alors que je n'en étais pas arrivé à voler aux étalages. Comme j'ai parlé de folie avant d'avoir tenté de regarder l'infini par le trou de la serrure. Comme j'ai parlé de mort, avant d'avoir senti ma langue prendre le goût de sel de l'irréparable. Comme certains parlent de pureté, qui se sont toujours considérés comme supérieurs au porc domestique. Comme certains parlent de liberté, qui adorent et repeignent leurs chaînes. Comme certains parlent d'amour, qui n'aiment que l'ombre d'eux-mêmes. Ou de sacrifice, qui ne se couperaient pour rien le plus petit doigt. Ou de connaissance, qui se déguisent à leurs propres yeux. Comme c'est notre grande maladie de parler pour ne rien voir.

Ce serait un substitut impuissant, comme des vieillards et des malades parlent volontiers des coups que donnent ou reçoivent les jeunes gens bien portants.

Ai-je donc le droit de parler de cette autre guerre ‒ celle qu'on ne subit pas seulement ‒ alors qu'elle n'est peut-être pas irrémédiablement allumée en moi ? Alors que j'en suis encore aux escarmouches ? Certes, j'en ai rarement le droit. Mais « rarement le droit », cela veut dire aussi « quelquefois le devoir » et surtout « le besoin », car je n'aurai jamais trop d'alliés.

J'essaierai donc de parler de la guerre sainte.

Puisse-t-elle éclater d'une façon irréparable ! Elle s'allume bien, de temps en temps, ce n'est jamais pour très longtemps. Au premier semblant de victoire, je m'admire triompher, et je fais le généreux, et je pactise avec l'ennemi. Il y a des traîtres dans la maison, mais ils ont des mines d'amis, ce serait si déplaisant de les démasquer ! Ils ont leur place au coin du feu, leurs fauteuils et leurs pantoufles, et ils viennent quand je somnole, en m'offrant un compliment, une histoire palpitante ou drôle, des fleurs et des friandises, et parfois un beau chapeau à plumes. Ils parlent à la première personne, c'est ma voix que je crois entendre, c'est ma voix que je crois émettre : « je suis..., je sais... , je veux... » - Mensonges ! Mensonges greffés sur ma chair, abcès qui me crient : « Ne nous crève pas, nous sommes du même sang ! », pustules qui pleurnichent : « Nous sommes ton seul bien, ton seul ornement, continue donc à nous nourrir, il ne t'en coûte pas tellement ! »

Et ils sont nombreux, et ils sont charmants, ils sont pitoyables, ils sont arrogants, ils font du chantage, ils se coalisent mais ces barbares ne respectent rien ‒ rien de vrai, je veux dire, car devant tout le reste, ils sont tire-bouchonnés de respect. C'est grâce à eux que je fais figure, ce sont eux qui occupent la place et tiennent les clefs de l'armoire aux masques. Ils me disent : « Nous t'habillons ; sans nous, comment te présenterais-tu dans le beau monde ? » ‒ Oh ! plutôt aller nu comme une larve !

Pour combattre ces armées, je n'ai qu'une toute petite épée, à peine visible à l'oeil nu, coupante comme un rasoir, c'est vrai, et très meurtrière. Mais si petite vraiment, que je la perds à chaque instant. Je ne sais jamais où je l'ai fourrée. Et quand je l'ai retrouvée, alors je la trouve lourde à porter, et difficile à manier, ma meurtrière petite épée.

Moi, je sais dire à peine quelques mots, et encore ce sont plutôt des vagissements, tandis qu'eux, ils savent même écrire. Il y en a toujours un dans ma bouche, qui guette mes paroles quand je voudrais parler. Il les écoute, garde tout pour lui, et parle à ma place, avec les mêmes mots ‒ mais son immonde accent. Et c'est grâce à lui qu'on me considère, et qu'on me trouve intelligent. (Mais ceux qui savent ne s'y trompent pas: puissé-je entendre ceux qui savent !)

Ces fantômes me volent tout. Après cela, ils ont beau jeu de m'apitoyer : « Nous te protégeons, nous t'exprimons, nous te faisons valoir. Et tu veux nous assassiner ! Mais c'est toi-même que tu déchires, quand tu nous rabroues, quand tu nous tapes méchamment sur notre sensible nez, à nous tes bons amis. »

Et la sale pitié, avec ses tiédeurs, vient m'affaiblir. Contre vous, fantômes, toute la lumière ! Que j'allume la lampe, et vous vous tairez. Que j'ouvre un œil, et vous disparaîtrez. Car vous êtes du vide sculpté, du néant grimé. Contre vous, la guerre à outrance. Nulle pitié, nulle tolérance. Un seul droit : le droit du plus être.

Mais maintenant, c'est une autre chanson. Ils se sentent repérés. Alors, ils font les conciliants. « En effet, c'est toi le maître. Mais qu'est-ce qu'un maître sans serviteurs ? Garde-nous à nos modestes places, nous promettons de t'aider. Tiens, par exemple : figures-toi que tu veuilles écrire un poème. Comment ferais-tu sans nous ? »

Oui, rebelles, un jour je vous remettrai à vos places. Je vous courberai sous mon joug, je vous nourrirai de foin, et vous étrillerai chaque matin. Mais tant que vous sucerez mon sang et volerez ma parole, oh ! plutôt jamais n'écrire de poèmes !

Voyez la jolie paix qu'on me propose. Fermer les yeux pour ne pas voir le crime. S'agiter du matin au soir pour ne pas voir la mort toujours béante. Se croire victorieux avant d'avoir lutté. Paix de mensonge ! S'accommoder de ses lâchetés, puisque tout le monde s'en accommode. Paix de vaincus Un peu de crasse, un peu d'ivrognerie, un peu de blasphème, sous des mots d'esprit, un peu de mascarade, dont on fait vertu, un peu de paresse et de rêverie, et même beaucoup si l'on est artiste, un peu de tout cela, avec, autour, toute une boutique de confiserie de belles paroles, voilà la paix qu'on me propose. Paix de vendus ! Et pour sauvegarder cette paix honteuse, on ferait tout, on ferait la guerre à son semblable. Car il existe une vieille et sûre recette pour conserver toujours la paix en soi : c'est d'accuser toujours les autres. Paix de trahison !

Vous savez maintenant que je veux parler de la guerre sainte.

Celui qui a déclaré cette guerre en lui, il est en paix avec ses semblables, et, bien qu'il soit tout entier le champ de la plus violente bataille, au-dedans du dedans de lui-même règne une paix plus active que toutes les guerres. Et plus règne la paix au-dedans du dedans, dans le silence et la solitude centrale, plus fait rage la guerre contre le tumulte des mensonges et l'innombrable illusion.

Dans ce vaste silence bardé de cris de guerre, caché du dehors par le fuyant mirage du temps, l'éternel vainqueur entend les voix d'autres silences. Seul, ayant dissous l'illusion de n'être pas seul, seul, il n'est plus seul à être seul. Mais je suis séparé de lui par ces armées de fantômes que je dois anéantir. Puissé-je un jour m'installer dans cette citadelle. Sur les remparts, que je sois déchiré jusqu'à l'os, pour que le tumulte n'entre pas la chambre royale !

« Mais tuerai-je ? » demande Ardjouna le guerrier. « Paierai-je le tribut à César ? » demande un autre. ‒ Tue, est-il répondu, si tu es un tueur. Tu n'as pas le choix. Mais si tes mains se rougissent du sang des ennemis, n'en laisses pas une goutte éclabousser la chambre royale, où attend le vainqueur immobile. ‒ Paie, est-il répondu, mais ne laisse pas César jeter un seul coup d'oeil sur le trésor royal.

Et moi qui n'ai pas d'autre arme, dans le monde de César, que la parole, moi qui n'ai d'autre monnaie, dans le monde de César, que des mots, parlerai-je ?

Je parlerai pour m'appeler à la guerre sainte. Je parlerai pour dénoncer les traîtres que j'ai nourris. Je parlerai pour que mes paroles fassent honte à mes actions, jusqu'au jour où une paix cuirassée de tonnerre règnera dans la chambre de l'éternel vainqueur.

Et parce que j'ai employé le mot de guerre, et que ce mot de guerre n'est plus aujourd'hui un simple bruit que les gens instruits font avec leurs bouches, parce que c'est maintenant un mot sérieux et lourd de sens, on saura que je parle sérieusement et que ce ne sont pas de vains bruits que je fais avec ma bouche.

(1940)

18/04/2015

Antonin Artaud • Cri

Le petit poète céleste
Ouvre les volets de son cœur.
Les cieux s’entrechoquent. L’oubli
Déracine la symphonie.

Palefrenier la maison folle
Qui te donne à garder les loups
Ne soupçonne pas les courroux
Qui couvent sous la grande alcôve
De la voûte qui pend sur nous.

Par conséquent silence et nuit
Muselez toute impureté
Le ciel à grandes enjambées
S’avance au carrefour des bruits.

L’étoile mange. Le ciel oblique
Ouvre son vol vers les sommets
La nuit balaye les déchets
Du repas qui nous contentait.

Sur terre marche une limace
Que saluent dix mille mains blanches
Une limace rampe à la place
Où la terre s’est dissipée.

Or des anges rentraient en paix
Que nulle obscénité n’appelle
Quand s’éleva la voix réelle
De l’esprit qui les appelait.

Le soleil plus bas que le jour
Vaporisait toute la mer.
Un rêve étrange et pourtant clair
Naquit sur la terre en déroute.

Le petit poète perdu
Quitte sa position céleste
Avec une idée d’outre-terre
Serrée sur son cœur chevelu.


                   *

Deux traditions se sont rencontrées.
Mais nos pensées cadenassées
N’avaient pas la place qu’il faut,
Expérience à recommencer.

(1924)

10/07/2013

Ghérasim Luca • Prendre corps


Cubomanie : Le ton
erre conflit dans ciel,
Ghérasim Luca).
« Je te flore /

tu me faune /

je te peau / je te porte / et te fenêtre /

tu m’os / tu m’océan / tu m’audace / tu me météorite /

je te clé d’or / je t’extraordinaire / tu me paroxysme / tu me paroxysme / et me paradoxe / je te clavecin / tu me silencieusement / tu me miroir / je te montre / tu me mirage / tu m’oasis / tu m’oiseau / tu m’insecte / tu me cataracte / je te lune / tu me nuage / tu me marée haute / je te transparente / tu me pénombre / tu me translucide / tu me château vide / et me labyrinthe / tu me parallaxes / et me parabole / tu me debout / et couché / tu m’oblique / je t’équinoxe / je te poète / tu me danse / je te particulier / tu me perpendiculaire / et sous pente / tu me visible / tu me silhouette / tu m’infiniment / tu m’indivisible / tu m’ironie / je te fragile / je t’ardente / je te phonétiquement / tu me hiéroglyphe / tu m’espace / tu me cascade / je te cascade à mon tour / mais toi / tu me fluide / tu m’étoile filante / tu me volcanique / nous nous pulvérisable / nous nous scandaleusement / jour et nuit / nous nous aujourd’hui même / tu me tangente / je te concentrique / concentrique / tu me soluble / tu m’insoluble / en m’asphyxiant / et me libératrice / tu me pulsatrice / pulsatrice / tu me vertige / tu m’extase / tu me passionnément / tu m’absolu / je t’absente / tu m’absurde / je te marine / je te chevelure / je te hanche / tu me hantes / je te poitrine / je buste ta poitrine / puis ton visage / je te corsage / tu m’odeur / tu me vertige / tu glisses / je te cuisse / je te caresse / je te frissonne / tu m’enjambes / tu m’insupportable / je t’amazone / je te gorge / je te ventre / je te jupe / je te jarretelle / je te peins / je te bach / pour clavecin / sein / et flûte / je te tremblante / tu m’as séduit / tu m’absorbes / je te dispute / je te risque / je te grimpe / tu me frôles / je te nage / mais toi / tu me tourbillonnes / tu m’effleures / tu me cerne / tu me chair cuir peau et morsure / tu me slip noir / tu me ballerine rouge / et quand tu ne haut talon pas mes sens / tu es crocodile / tu es phoque / tu es fascine / tu me couvres / et je te découvre / je t’invente / parfois / tu te livres / tu me lèvre humide / je te délivre / je te délire / tu me délire / et passionne / je t’épaule / je te vertèbre / je te cheville / je te cil et pupille / et si je n’omoplate pas / avant mes poumons / même à distance / tu m’aisselle / je te respire / jour et nuit / je te respire / je te bouche / je te baleine / je te dent / je te griffe / je te vulve / je te paupière / je te haleine / je t’aime / je te sens / je te cou / je te molaire / je te certitude / je te joue / je te veine / je te main / je te sueur / je te langue / je te nuque / je te navigue / je t’ombre / je te corps / je te fantôme /

je te rétine / dans mon souffle / tu t’iris /

je t’écris /

tu me penses. »

Interprétation (et suite) par Arthur H.

Autres poèmes dits par Ghérasim Luca lui-même :
Passionnément.
Quart d'heure de métaphysique.

15/11/2012

Samuel Beckett • Le dépeupleur


Petit livre et grosse impression. J’enrage presque que personne ne m’ait fait lire ce chef d’œuvre lorsque j’étais adolescente.

Beckett nous enferme dans une mécanique à la fois totalement surréaliste et parfaitement connue. Terrible sensation.
« Séjour où les corps vont cherchant son dépeupleur. Assez vaste pour permettre de chercher en vain. Assez restreint pour que toute fuite soit vaine. C’est l’intérieur d’un cylindre surbaissé ayant cinquante mètres de pourtour et seize de haut pour l’harmonie. » « Un corps par mètre carré soit un total de deux cents corps chiffre rond. (…) Premièrement ceux qui circulent sans arrêt. Deuxièmement ceux qui s’arrêtent quelquefois. Troisièmement ceux qui à moins d’en être chassés ne quittent jamais la place qu’ils ont conquise et chassés se jettent sur la première de libre pour s’immobiliser de nouveau. (…) Quatrièmement ceux qui ne cherchent pas ou non-chercheurs assis pour la plupart contre le mur dans l’attitude qui arracha à Dante un de ses rares pâles sourires. »
Le monde devient un univers concentrationnaire dont tout espoir est lentement et méticuleusement chassé et où pourtant l’espoir résiste (Dante sourit encore pâlement). On y croise une charge féroce contre notre besoin de foi aveugle en « autre chose » alors que les solutions seraient en nous. Une issue dans le sans-issue, rejoignant alors le Camus de Sisyphe, le Calaferte du « il faut vivre l’absurde ou mourir » et le Primo Levi de Ecce Homo :
« Et le voilà en effet ce dernier si c’est un homme qui lentement se redresse... »
C’est beau, poignant, émouvant, chavirant.